Publié par : oliviertredan | J février 2006

Résultat du projet Expert

Le projet Expert est une étude réalisée par le M@rsouin pour le compte du Ministère en charge de la Recherche et des Nouvelles Technologies, autour des dynamiques d’écriture publique sur le Web. Autrement dit, la production scientifique s’articule autour d’un rapport sur les blogs et d’une expérimentation menée par Place Publique.
Voici les principales conclusions de l’étude sur la démarche de Place Publique:

Les dynamiques locales d’écriture publique sur Brest et Vandœuvre lès Nancy : L’expérience des Places Publiques Locales

Dans un contexte de renouveau de la Démocratie Participative, l’Internet est fréquemment présenté comme un outil susceptible de permettre la prise en considération immédiate des opinions publiques et plus fréquemment de favoriser la prise de paroles des citoyens, de favoriser la proximité dans le dialogue entre élus et habitants. Bref, l’Internet serait au service d’une revitalisation d’un espace public de type argumentatif et par conséquent de la démocratie locale.

C’est cet usage social d’une représentation de l’Internet que vient interroger le présent rapport : l’imaginaire lié à Internet et plus largement aux techniques de communication dans l’intégration des citoyens au débat social local. Le cadre empirique est fourni par les expériences menées sur le terrain de deux villes, Brest et Vandœuvre lès Nancy, autour de l’association Place Publique. Nous y reviendrons, mais déjà il est nécessaire de relativiser l’importance de la dimension socio-technique des outils de communications dans la perspective d’un renouveau d’une démocratie locale. Ceux-ci ont avant tout pour particularité d’être des supports pour des politiques publiques locales, avant d’être les réels pivots d’un renouveau attendu.

Le contexte de l’étude

L’association Place Publique, Brest et Vandœuvre forment le triptyque empirique de cette étude. D’emblée, soulignons la proximité plus ou moins institutionnalisée des différents protagonistes autour de l’Internet citoyen. Plusieurs forums, tels que Villes Internet, ont offert un cadre pour la mise en relation de ces acteurs, associatifs et politico-administratifs, et l’élaboration de ce projet de journalisme civique autour d’une vision partagée de l’Internet.

La démarche de Place Publique vise à promouvoir une démarche de « journalisme citoyen » auprès des habitants en dispensant des initiations aux techniques d’écriture journalistique. Autre facette de la démarche, ils sont formés à l’écriture en ligne par l’intermédiaire de l’outil logiciel de co-publication SPIP. Enfin, un espace d’expression, Place Publique Locale, est proposé aux acteurs locaux, encadrés dans leur démarche de publication par l’association et les municipalités.

Cependant, la démarche de Place Publique ne constitue qu’une facette des actions publiques menées par les Villes de Brest et de Vandœuvre en faveur de l’appropriation sociale de l’Internet. Replacer la démarche dans les contextes de mise en œuvre d’actions publiques s’avère impératif. Les matrices « idéologiques » sensiblement distinctes entre les deux villes expliquent une orientation de l’action publique et les attentes relatives à l’égard de la démarche de Place Publique. Dans un premier cas, l’accent est mis sur la promotion d’une prise de parole des habitants dans le cadre d’un processus, plus ou moins institutionnalisé, d’élargissement de l’espace public local. Le souci se porte alors sur l’appropriation la plus large possible des outils de diffusion de contenu. Dans l’autre, l’accent est mis sur les procédures de consultation, encadrées et assistées par les TIC. C’est en particulier le cas de Glasnost, logiciel de consultation en ligne mobilisée à Vandœuvre. Plus largement, le recours aux nouvelles technologies a pour objectif de renforcer le dialogue entre administration et administrés. Le dispositif Place Publique Locale est mobilisé comme réceptacle des opinions publiques locales.

La méthode développée dans l’étude repose essentiellement sur l’observation des pratiques d’écriture publique et la réalisation d’entretiens semi-directifs auprès des acteurs locaux, politico-administratifs, associatifs ou citoyens. Cette démarche vise en particulier à analyser l’importance des contextes dans la production de contenus éditoriaux.

L’expérience de Place Publique, une expérience de Journalisme Civique ?

Outre la nécessité de contextualiser la démarche de Place Publique dans le cadre des deux villes, la matrice idéologique de l’association est étudiée. Celle-ci repose sur la critique des pratiques professionnelles par des agents placés en marge du champ journalistique. Cette position explique en partie la tentative d’un renouvellement du journalisme local en intégrant les habitants dans le processus de production du contenu éditorial, démarche encadrée par des professionnels, qu’ils soient journalistes ou agents des collectivités locales. Cette expérimentation n’est pas sans analogie avec celles du Journalisme Civique (« Public Journalism »), initiée aux Etats-Unis à la fin des années 1980. Elles reposent sur un souci explicite de contribuer au débat social en cherchant à ouvrir l’espace des locuteurs légitimes aux habitants, espace jusque là monopolisé par les élus et les experts. En d’autres termes, Place Publique cherche à remobiliser les citoyens en les invitant à se prononcer sur les enjeux collectifs relatifs à leur vie quotidienne.

Dans cette perspective, les formations à l’écriture journalistique sont proposées comme première réponse pour faciliter la prise de parole du public. Cependant, il faut souligner que les catégories « public » ou « habitants » sont construites à partir des schèmes de perceptions des animateurs de la démarche de Place Publique. Elle se traduit parfois par un décalage entre ces représentations et les attentes réelles des personnes formées. Les entretiens réalisés auprès des écrivants publics ont permis de mettre en avant différentes résistances manifestées. Au premier rang, nous trouvons la question du cadre d’intervention de Place Publique, où les logiques d’encadrement par des journalistes professionnels répondent mal aux attentes et contraintes posées par un engagement citoyen quotidien.

La problématique de ce rapport initialement était centrée sur les dynamiques d’expression publique en ligne, il nous a néanmoins fallu relativiser la place des médias électroniques au profit des supports de publication traditionnels. En effet, et particulièrement dans le cas brestois, le rôle de l’élu local est certes central dans le processus de diffusion des nouveaux médias. Cependant, son rôle de médiateur repose sur des réseaux de sociabilité institutionnalisés. Cette contrainte limite la portée de la diffusion, en particulier auprès d’un public peu familiarisé avec l’informatique.

Ecrit Public et écrits des publics

Il nous est alors paru nécessaire de confronter les perceptions des instigateurs de la démarche avec la réalité complexe des deux contextes locaux. Cette même démarche se retrouve dans la diffusion des outils socio-techniques, qui se heurte parfois à une perception de l’Internet non conforme à leurs pratiques sociales. Dans ce sens, le corpus d’entretiens ne s’est pas limité aux seuls acteurs impliqués dans la démarche de Place Publique, mais a été élargi à l’ensemble des démarches de production éditoriale. Une seconde restriction était posée par le contexte socio-technique. L’étude ne pouvait se limiter aux seules pratiques d’écriture en ligne, mais devait intégrer et mettre en perspective les autres formes d’expression : journaux de quartiers, télévisions associatives. En effet, le prisme de l’action publique locale déforme la réalité du foisonnement des démarches autonomes.

Dans cette perspective, il est important de souligner la dynamique locale insufflée par le service Démocratie Locale et Citoyenneté de la Mairie de Brest. Il est dans une démarche de type coopérative avec un collectif informel de quelques 200 acteurs associatifs et para-municipaux. Cette pratique a permis de faire émerger une dynamique locale, notamment autour de l’expression publique en lien avec l’utilisation du logiciel de copublication SPIP. Néanmoins, il faut en souligner les limites. Seuls sont intégrés les acteurs impliqués dans une démarche de co-construction de l’action publique. Une distinction doit donc être opérée entre l’Ecrit Public, en tant qu’action publique, et l’écrit public, dynamique locale d’expression citoyenne.

L’écrit public entre institutionnalisation et l’autonomisation des écrivants

L’espace local de la ville de Brest fournit ainsi un cadre adéquat pour observer ces dynamiques d’écriture publique. L’accent doit être mis, non pas sur une dichotomie entre action publique et écrit public, mais sur l’idée d’un processus. Les démarches inscrites dans des moyens et longs termes manifestent, pour la plupart, des velléités d’autonomie des acteurs à l’égard des institutions initiatrices de ces expériences. C’est le cas en particulier des journaux de quartier, dont l’histoire est liée à celle des structures d’animation sociale. Ceux-ci ont été développés à l’initiative de professionnels et présentés comme le journal de la structure. Les contributeurs cherchent progressivement à s’approprier le support de leur production éditoriale pour en modifier le qualificatif. De « journal de structure » ils cherchent à imposer un autre qualificatif qui est celui du « journal des habitants ». Cette quête d’autonomie trouve sa motivation dans la recherche d’une image connotée positivement auprès de la population.

Ces pratiques d’autonomisation, qui prennent parfois l’allure d’une presse de type alternative, symbolisent une tentative d’édification d’un espace public micro-local, à l’échelle du quartier. La réalisation d’une démarche d’écriture publique ne peut être observée pour elle-même. Elle vient alors compléter et médiatiser un travail de représentation des intérêts des habitants auprès des institutions municipales, mené dans le cadre d’espaces plus ou moins institutionnels (des Conseils de quartier ou réunions informelles avec les élus). Ce travail de représentation vise en retour à légitimer une position de représentant aux yeux des habitants. De fait, l’écrit public, en tant que dynamique d’expression citoyenne, doit être relié aux contextes dans lesquels les différents corps intermédiaires (associations d’habitants) agissent comme animateurs de la vie sociale des quartiers. La prise de parole citoyenne ne peut alors se comprendre que si on la décontextualise. Il paraît de fait illusoire de poser les citoyens comme des entités abstraites. L’analyse de leur discours et de leurs pratiques permet au contraire de montrer la citoyenneté comme le résultat d’un processus dialectique entre le tissu social et relationnel dans lequel s’inscrivent les écrivants et la perception de leur légitimité quant à leurs prises de parole.

Toutefois, la complexité des interactions entre citoyens et personnel politique est patente. Le recours aux TIC s’explique parfois par la volonté de centraliser et d’individualiser l’expression des habitants, au détriment des corps intermédiaires institués dans l’espace public local. Ceci ne peut qu’engendrer des tensions au cours du processus de mise en œuvre des Places Publiques Locales.

La place de Place Publique dans la dynamique d’expression citoyenne

Chercher à comprendre les motivations et les agissements d’acteurs associatifs s’avère difficile sans intégrer leur parcours personnel. Résumer l’absence de prise de parole chez un public aux contraintes posées par l’absence de maîtrise technique, que ce soit en termes de techniques journalistiques ou informatiques, paraît réducteur. De fait, il nous a semblé nécessaire d’interroger la démarche de Place Publique, en la réintégrant dans les contextes locaux. En d’autres termes, une réflexion doit être menée sur la place allouée à ce « média citoyen » et sur la manière dont ce dispositif peut s’articuler avec les démarches engagés par les acteurs locaux.

Dans la tentative de renouveler le débat social local, Place Publique a pour ambition de former des « journalistes citoyens », dont les écrits seront recueillis sur les Places Publiques Locales respectives.

Le modèle journalistique qui sous-tend le projet de Place Publique est ici interroger. Malgré les discours qui visent à neutraliser la hiérarchie des positions au sein du dispositif, celle-ci est manifeste. Une frontière statutaire est opérée entre membres du comité éditorial (professionnels) et participants aux conférences de rédaction (acteurs individuels ou associatifs). Cette frontière est dans une certaine mesure analogue à celle présente au sein du dispositif de la presse régionale. Les journalistes sont chargés de produire l’actualité de manière surplombante et les correspondants de reproduire par effet de miroir la société locale.

Cette velléité de calquer un modèle journalistique sur les dynamiques de prise de paroles citoyennes induit néanmoins des freins. Elle implique en effet de déshabiller les citoyens de leur parure sociale pour leur faire endosser celle de journalistes, soucieux de leur neutralité et de leur objectivité. Cette posture est alors vécue par ces acteurs comme contradictoire avec la légitimité construite dans l’exercice de leur engagement citoyen. Inévitablement, la problématique de Place Publique repose sur sa capacité à offrir aux citoyens un espace de mise en visibilité de leurs actions et des intérêts collectifs dont ils sont les représentants, tout en contribuant au débat local via une pratique de type journalistique.

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