Publié par : oliviertredan | J février 2006

Les blogs dans la lignée de l’épistolaire

Dominique Wolton, à propos des futurologues de l’Internet, disait que leurs « visions technicistes du futur [étaient] toutes fondées sur l’idée, dominante aux Etats-Unis, de la primauté de la technique sur la société. Leur plus grand défaut est de méconnaître l’histoire. »

Posons la question à l’envers : en quoi une analogie historique peut nous éclairer le phénomène des blogs, du moins en relativiser le caractère novateur?

Cette question est certainement à rechercher dans le mouvement de l’épistolaire et dans la préhistoire du journalisme (lorsque chronique individuelle et chronique sociale reposait sur un même socle et ne permettait pas de distinguer clairement ces deux fonctions éditoriales.)

Je ne souhaite pas rechercher à faire une description fine du fonctionnement de la blogosphère, d’autres l’ont fait auparavant, par exemple ici. Deux choses peuvent ressortir d’une description de la blogosphère, au travers des discours des pratiquants :

– un ensemble de pratiques spécifiques sur la toile, pratique d’auto-lecture, notamment, qui favorise une circulation réticulaire de l’information. Parmi ces pratiques, une attire l’attention : celle de la légitimation de l’auteur par ces lecteurs potentiels et le jeu central des liens hypertextes, comme indicateurs d’audience d’un blog. Le qualificatif de logiciel « social » revient de manière récurrente.
– une réflexivité des pratiquants, qui se reconnaissent dans la notion de blogosphère. Par tout un ensemble de discours, au premier rang le seul fait de mobiliser cette terminologie, le concept tend à prendre une réalité sociale dans le système de perception des pratiquants. L’interactivité favoriserait la construction d’une « noosphère », sphère où circulerait l’information, et où l’articulation physique/virtuel n’aurait plus grande pertinence (« la tendance ces dernières années était plutôt de considérer l’importance du contenu sur tout le reste« .)

Bref, ces discours et ces pratiques rappellent des pratiques au fondement de la Modernité. L’analogie avec la République des Lettrés des XVIIè et XVIIIè siècles s’avère pertinente, dans la mesure où nous retrouvons en partie des pratiques et des discours analogues.

L’ouvrage Pierre-yves Beaurepaire, « La plume et la toile; pouvoirs et réseaux de correspondance dans l’Europe des Lumières » laisse entrevoir la construction progressive d’une sphère autonome, reposant sur le développement des voies de communication et l’appropriation sociale des techniques propres aux échanges épistolaires (donc moyen d’accès à la lecture et l’écriture).

Mais dans ce livre, deux passages sont particulièrement éclairant :  » la […] norme correspond à l’idée d’une économie inscrite dans le fonctionnement, le réseau suppose un coût réel ou symbolique, un rapport au marché ou au don, un gain ou un bénéfice distinctif. On le voit clairement à l’échelle d’une correspondance : pour rentrer dans l’échange épistolaire avec un personnage important de la République des Lettres, il faut payer un droit de passage, offrir des services, garantir des prestations, et ainsi obtenir par une reconnaissance dans un statut. […] C’est à ce prix que les comportements se transforment en savoir. […] Par l’échange, il y a gain et, en tout cas, minimalisation des distances, profit calculé en compréhension et confiance, évalué en réputation, et à terme désenclavement des individus comme des territoires en d’autres domaines. »

Cette description du fonctionnement des réseaux d’échanges épistolaires est remarquablement proche de l’analyse du blogging par divers observateurs, tels Sébastien Paquet et sa notion de cognitique personnelle. Les logiques de don et de contre-don de liens hypertextuels n’est pas une nouveauté. Ces pratiques ne rendent finalement compte que de l’adaptation au contexte social et technique : le lien hypertexte est un des rares vecteur de légitimation, d’une transformation d’une reconnaissance en un statut au sein du milieu donné.

« L’échange épistolaire contribue à nourrir le rêve d’une correspondance universelle et libre, harmonieuse et immédiate, qui sous-tend l’ensemble du projet des Lumières. […] La correspondance participe ainsi clairement des utopies planétaires étudiées par Amand Mattelart, fondées sur un outil de communication censé effacer les obstacles – linguistiques, techniques, géographiques, politiques… – pour mieux relier les hommes. » En somme, la République des Lettres, le tournant des XVII-XVIIIè siècles, sont un changement majeur au niveau de la diffusion de l’information – d’où naîtra le journalisme – qui préfigurent les utopies de l’Internet.

Simplement, l’utopie technicienne est récurrente et n’est pas apparue avec l’Internet, mais est consubstantielle de la notion de Modernité. La mise en circulation de l’information, le Web, comme l’épistolaire, libérateur d’énergie et de créativité, vecteur d’un nouveau village planétaire.

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