Publié par : oliviertredan | J mai 2006

Réflexion sur l’article « Les blogs, les promesses d’un média à travers ses représentations collectives : illusions ou réalités à portée de clic ? »

Quelques réflexions et critiques sur un article de bonne facture d'un doctorant, Iannis Pledel, à propos des blogs d'actualité. L'article est publié sur archivesic, "Les blogs, les promesses d'un média à travers ses représentations collectives : illusions ou réalités à portée de clic ?"

 

L’article proposé pose un premier problème, lié à la notion de blogosphère. Forgé par un groupe de blogueurs eux-même, ce terme ne peut supposer une utilisation sans une réelle mise à distance critique. Le terme forgé par les usagers induit la construction d’un sens stratégique à son encontre. Autrement-dit, la dite « blogosphère » est une construction sociale, une représentation qui vise partiellement à légitimer la pratique comme résultat d’une création d’un espace prétendument démocratique, affranchi des médiations, et des limites posées par celles-ci, des médias de masse.

 

Directement liée au projet démocratique auquel fait écho la pratique authentique du blog, la question est celle des représentations collectives qui se dessinent derrière ce projet. Les représentations « ne changent pas en fonction des médias, elles sont fixes. Autrement dit, il s’agirait d’un socle « idéologique » : quels que soient les médias et les moyens utilisés, il faudrait aboutir aux mêmes conclusions, aux mêmes idéaux. Le discours autour du blog d’actualité aujourd’hui fait foi de cet même logique : nous retrouvons l’idéal démocratique. »

 

Le problème fondamental se situe très certainement ici. L’approche qui est décrite par l’auteur suppose en quelque sorte un structuralisme dans les représentations collectives. Il semble qu’il soit conféré une existence objective à ces représentations, sans se poser la question de ceux qui les véhiculent. C’est à mon avis le principal défaut d’une perspective qui ne serait pas constructiviste : si effectivement les représentations collectives influent sur les pratiques d’une partie des usagers, donnant l’apparence d’un discours performatif, il ne faut pas percevoir les individus comme soumis et contraints par ces représentations, mais surtout qu’ils participent à la construction de cette représentation. Le premier point sur lequel nous souhaitons insister est le jeu des négociations qui peuvent s’instaurer entre le collectif, en tant qu’image, normes et codes de conduite, et l’individu. Il s’agit de ne pas pré-supposer un sujet passif à l’égard des représentations liés à la place d’Internet dans une société démocratique. Le second point est certainement plus fondamental parce qu’elle ne suppose pas l’absence des individus dans la production de ces représentations, qui s’apparente à un discours tenu à l’égard des idéaux relatifs à Internet. Si les discours sur les « nouveaux » médias sont généralement identiques (voir Flichy, Technologies de fin de siècle : l’internet et la radio, Réseaux, n° 100, 2000, pp. 249-271), ils sont à relier aux mythologies qui accompagnent le processus d’innovation, produites par des acteurs médiatiques ou des technophiles, mais qui se sédiment au point d’en oublier la paternité. Ils sont à relier également à des données structurelles qu’il ne faut pas nier. Le pouvoir en est une ; la liberté conçue comme la quête d’autonomie à l’égard du pouvoir traditionnelle (qui est en elle-même une source de pouvoir).

 

Au contraire, il s’agit de replacer représentations, codes, normes dans un rapport dialectique entretenu entre des individus (et leurs pratiques) et le collectif des blogueurs-citoyens. En d’autres termes, les visions du monde sont structurées par les individus autant qu’ils structurent ces représentations. Au centre de cette dialectique, se trouve l’idée de « pouvoir ». Vis-à-vis de l’extérieur, la création d’un discours sur la place des nouveaux médias interactifs par rapport aux médias traditionnels est un discours qui prônent l’existence d’un espace de liberté en construction, qui menace l’existence même des vieilles institutions. L’enjeu serait donc l’autonomie à l’égard du pouvoir traditionnel des médias dans la maîtrise du flux informationnel. Vis-à-vis de l’intérieur, ces représentations véhiculées, autant par des technophiles que des représentants des médias alternatifs, ont un pouvoir structurant sur les pratiques, dans le sens qu’elle véhicule un imaginaire relatif à l’influence de ces nouveaux médias dans l’espace public. Cette croyance se retrouve effectivement dans les écrits de blogueurs ou transpirent dans le processus ayant conduit à la création de plates-formes de création et d’hébergement de blogs. Se pose néanmoins la question de savoir s’il peut être conféré un pouvoir aux acteurs de l’imposition d’une représentation du monde qui fasse sens auprès des usagers. Quoiqu’il en soit, cet idéal démocratique issu du blogging, ce renouveau journalistique espéré ne peuvent être analysés sans prendre en compte le contexte social d’où ils ont émergé. Il ne s’agit que des représentations, des normes de conduite qui alimentent un monde social particulier.

 

La question du pouvoir posée, celle-ci ne doit pas rester centrale. Ce qui l’est davantage est l’évolution de l’individu dans un monde social qu’il articule étroitement avec son vécu quotidien et qui ne prend sens que dans cette articulation. Il est en effet également tentant de conclure sur la construction d’un espace réticulaire virtuelle par la médiation de la technique, au risque de tomber dans un déterminisme technique ou dans une philosophie normative autour de l’idéal démocratique. La réalité est certainement plus complexe : réel et virtuel ne s’oppose pas mais s’articulent, se complètent, s’hybrident. Ceci en terme de pratiques, le cas des adolescents qui articulent sociabilité électronique et sociabilité en direct est exemplaire, sans que ce soit l’apanage de cette population. De même, l’indétermination du public, qui ne peut se réduire au groupe de pairs, favorisent des situations d’interactions qui ne pouvaient être anticipées. La construction du sens, une intériorisation d’une réalité perçue et objectivée, ne peut pas conséquent se comprendre à partir du seul réel ou virtuel. Je ne suis que peu d’accord avec l’idée que « dans notre société, les nouveaux moyens d’expression d’Internet font de l’espace virtuel (la blogosphère) dans lequel [les internautes] sont ancrés, un atout pour imposer les représentations collectives dans le quotidien. » Il serait sans doute intéressant de voir dans quelle mesure les représentations qui circulent sur les réseaux fonctionnent comme des cadres interprétatifs, saisis par des acteurs qui se trouvent déjà familier de cet imaginaire, mais que le seul ancrage dans cet espace ne peut déterminer. Au contraire, l’individu participerait de la construction de mondes sociaux ou représentations individuelles et collectives viendraient s’alimenter les unes les autres, partiellement structurés par des déterminants structurels (l’intermédiaire de la technique en constituerait un).

 

 

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