Publié par : oliviertredan | J juin 2006

A propos du « journalisme » comme catégorie réalisée

Après avoir assisté à une cession sur le journalisme citoyen lors des journées de la FING, je ne peux m’empêcher de faire quelques rapprochements avec le mouvement essentiellement nord-américain du « public journalism« , une volonté d’intégrer le public dans le média (dans la phase de production d’informations) pour mieux le fidéliser. Ce type de pratique journalistique a pour effet indirect de contribuer à renforcer l’identité des journalistiques par un jeu de miroir face au « public » (encore faudrait-il interroger cette catégorie qui regroupe lecteurs avertis et le plus souvent investis dans des pratiques d’écriture au sein d’autres espaces).

Ainsi, les expériences d’Agoravox, où l’information produite par le « public » est validée en coulisses par les journalistes, me rappellent l’époque où j’étais correspondant local du Ouest France. Le travail qui payait le mieux n’était la couverture d’une réunion fastidieuse qu’aucun journaliste ne voulait couvrir, mais le coup de téléphone à la rédaction. Si le correspondant était témoin d’un faits divers, prévenait à temps la rédaction, c’était le jackpot (quelque chose comme 100 francs à l’époque). Mais interdiction de couvrir directement le fait divers. C’est le travail des journalistes.
C’est un peu ce que m’inspire le schéma de Maslow :

Les genres journalistiques symboliquement rémunérateurs sont appropriés et monopolisés par les journalistes (leader d’opinion = éditorial par exemple) tandis que la seule collecte des faits est assurée par le « public », avec pour préalable la vérification de l’information.

L’entrée du « public » dans l’espace des pratiques journalistiques se fait au prix d’un renforcement des frontières du pré-carré des journalistes. Ce qui revient à dire que chacun a sa place, son rôle, son statut et qui permet le bon fonctionnement d’un système. Soit.

N’empêche que je reste toujours troublé et dubitatif quand deux personnes exerçant la même activité professionnelle n’ont pas le même statut. Ainsi, présents lors de ces journées, Cyril Fievet était qualifié de « blogueur », tout en écrivant des papiers pour Julien Jacob, directeur général de Cnet Networks France (ZDNet.fr), qualifié quant à lui de « journaliste ». Il est évident que le statut professionnel, en particulier celui de journaliste, constitue un enjeu symboliquement fort.
Comment par conséquent sortir de cette catégorisation tant construite par des journalistes qu’intériorisée par le « public ». La solution est alors d’adopter un point de vue constructiviste afin de voir comment le journalisme est un construit social qui ne s’impose pas aux agents (pour respecter la terminologie de Bourdieu) mais construction à laquelle ils participent à travers leurs socialisations. Les agents (journaliste et « public ») sont autant structurés par l’institution (en tant que somme de pratiques, normes, visions du monde, statuts) qu’ils la structurent. Cette dialectique est explicitée par Pierre BOURDIEU dans un texte sur la famille et où on peut s’amuser à remplacer « famille » par « journalisme ». Ce qui donne :

« Mais si l’on admet que le journalisme n’est qu’un mot, une simple construction verbale, il s’agit d’analyser les représentations que les journalistes font de ce qu’ils désignent par journalisme, […] au singulier ou au pluriel. […]

Ainsi, si nous pouvons admettre […] que le journalisme est un principe de construction de la réalité sociale, il faut aussi rappeler […] que ce principe de construction est lui-même socialement construit et qu’il est commun à tous les agents socialisés d’une certaine manière. Autrement dit, c’est un principe de vision et de division commun, un nomos, que nous avons tous dans l’esprit, parce qu’il nous a été inculqué à travers un travail de socialisation opéré dans un univers qui était lui-même réellement organisé selon la division « entre journalisme(s) et non journalisme ». Ce principe de construction est un des éléments constitutifs de notre habitus, une structure mentale qui, ayant été inculquée dans tous les cerveaux socialisés d’une certaine façon, est à la fois individuelle et collective; c’est une loi tacite (nomos) de la perception et de la pratique qui est au fondement du consensus sur le sens du monde social (et du mot de journalisme en particulier), au fondement du sens commun . C’est dire que les prénotions du sens commun et les folk categories de la sociologie spontanée, qu’il faut, en bonne méthode, mettre d’abord en question, peuvent, comme ici, être bien fondées parce qu’elles contribuent à faire la réalité qu’elles évoquent. Quand il s’agit du monde social, les mots font les choses, parce qu’ils font le consensus sur l’existence et le sens des choses, le sens commun, la doxa acceptée par tous comme allant de soi. »

(Pierre Bourdieu, A propos de la famille comme catégorie réalisée, Actes de la Recherche en Sciences Sociales, Numéro 100, décembre 1993).

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