Publié par : oliviertredan | J août 2006

Le renouveau du « Public Journalism » via Internet?

Cette note fait suite au billet de Cyril Fievet consacré à NewAssignement.Net, expérience de journalisme citoyen. Il s’agit d’une réaction à l’idée d’une nouveauté, « Même s’il y a eu quelques précédents, le principe est très nouveau et j’y vois une vraie alternative, tant pour ce qui concerne l’avenir des médias qu’en matière de journalisme citoyen« . L’instigateur de ce projet, Jay Rosen, est le promoteur d’un mouvement qui souhaite réformer le journalisme, le « Public Journalism ». Internet, plus que révolutionner les modalités de production de l’information, semble être le vecteur d’une réactivation de ce projet initial.

 

A la fin des années 1980, la crise que traversaient les médias traditionnels aux Etats-Unis, crise morale et par conséquent avec des retombées économiques, a engendré une tentative de renouveau du journalisme local en associant le « public » (c’est-à-dire à ce qui est assimilé traditionnellement aux récepteurs) au processus de production informationnelle. L’ambition du « public journalism » est de contribuer à un débat social en renouvelant les locuteurs légitimes et mettant ainsi en cause le monopole des experts et des élus sur la hiérarchie des questions débattues.

Rosen définit le Public Journalism comme une série de principes, une réalité professionnelle et un mouvement. Celui-ci s’articule autour de quatre principes clés :

–        les lecteurs des journaux sont a priori des citoyens actifs ;

–        la presse peut aider les citoyens à régler concrètement certains problèmes publics ;

–       les médias doivent davantage contribuer à une amélioration de la qualité et de l’utilité des débats publics ;

–       les entreprises de presse ont un rôle déterminant à jouer dans la vie publique.

 

La « fonction » des médias, selon Rosen, est de contribuer à un meilleur « rendement » de la démocratie et revoir en profondeur certains fondements de la pratique du journalisme. Ce mouvement se situe politiquement dans une forme de continuité du « progressisme » américain du XIXème siècle, rétif à la confiscation du politique par les machines partisanes. Il exprime une exaspération des journalistes devant l’habileté du personnel politique à gérer les médias, la réduction des débats politiques à la « course de petits chevaux » entre candidats. Il traduit aussi une réaction à la désaffection des lecteurs pour la presse écrite, une réponse alternative à la concurrence des chaînes audiovisuelles d’information permanente. Le « Public journalism » vise à faire surgir un « agenda de l’opinion », à se faire l’interprète des citoyens quant à la hiérarchie des problèmes et au chois des solutions. Il repose sur une vision procédurale de la démocratie où la confrontation des opinions est le moteur de la délibération et du choix, le journaliste devenant l’animateur désengagé de ces échanges.

 

Le mouvement du « Public Journalism » est analysé par Thierry Watine (Le modèle du « journalisme public ») dans un numéro d’Hermès, ( Les Journalistes ont-ils encore du pouvoir ?,  n° 35). Voici le résumé de son article : »Malgré les réticences d’une partie de la profession depuis l’apparition du phénomène à la fin des années 1980 aux États-Unis, le journalisme public (public journalism) connaît aujourd’hui un essor spectaculaire. Une vaste enquête réalisée en juillet 2001 auprès de 360 journaux américains montre que deux éditeurs sur trois sont désormais  » acquis  » aux principes de ce nouveau paradigme et que près de la moitié d’entre eux en appliquent régulièrement les principales techniques (entrevues en profondeur, focus-groupes, forums citoyens, sondages, nouveaux procédés de feedback, etc.). Selon Jay Rosen, père fondateur de cette approche  » revisitée  » du métier, les journalistes publics doivent davantage contribuer à la qualité de la vie démocratique, en renouant notamment le lien de confiance – et donc un véritable dialogue – avec les citoyens. Lesquels attendent, outre la relation des faits de l’actualité, des solutions concrètes aux grands dysfonctionnements de la société et à certaines de leurs difficultés personnelles en matière de vie quotidienne. Faute de quoi, la plupart d’entre eux continueront de se détourner des médias traditionnels.« 

Toutefois n’oublions pas, que derrière l’affirmation de la position centrale des médias dans le jeu démocratique, le « Public Journalism » est un mouvement qui est largement motivé par des enjeux économiques. La question soulevée par Cyril Fievet est et a toujours été centrale : « élaborer de nouveaux modèles économiques, capables de faire vivre des médias ». L’autre versant de cette interrogation se situe dans la possible instrumentalisation du public (via les sondages d’opinion par exemple – en postulant que l’opinion publique existe et n’est pas seulement un artefact) à des fins plus journalistiques que citoyennes. Le danger de ce type de journalisme n’est-il pas de sous-estimer la réalité des clivages sociaux, et faire du journaliste l’accoucheur d’une demande politique des citoyens. Par conséquent, ce mouvement, au lieu de clarifier le débat social, n’ouvre-t-il pas la porte à une confusion entre journalisme et fonction représentative ? L’autonomie du politique, toute relative soit-elle, dans l’élaboration et la mise en œuvre de l’action publique me paraît être un mal nécessaire face aux dérives que peut entraîner l’illusion de la transparence.

Source : Erik Neveu, Sociologie du journalisme, Editions La Découverte, collection « Repères », Paris, 2001, 123 pages.

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Responses

  1. Lecture interessante en ce mois d’aout, l’article de Manuel Castells : « Medias de masse… individuels » dans Le Monde Diplomatique (Aout 2006)

  2. Bonjour et merci pour cet intéressant exposé sur le fond du projet et de la pensée de Jay Rosen, notamment sur le « Public journalism ». Les questions que vous évoquez dans le dernier paragraphe sont fondamentales et appellent à mon sens, une large discussion. Aussi je me permets de vous signaler que j’ai soumis à Agoravox un papier sur le projet NewAssignment.net (déjà paru sur mon blog : http://www.universmedias.com. Certes très incomplet (l’article), je pense qu’il aura le mérite de lancer le débat sur Agoravox (j’espère qu’il sera publié ce jeudi… à voir). N’hésitez pas à intervenir. Cordialement.

  3. interessant article d’une journaliste sur son metier :
    http://infocom.u-strasbg.fr/~thematic/documents/actes/actes_cohuweillveronique_txt.pdf


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