Publié par : oliviertredan | J mai 2011

Barlow : « I don’t think I’m front the same planer as you ! »

(Billet publié sur oliviertredan.fr) La première Grande Messe de l’Internet à Deauville a vécu sa première journée. Pour certains, c’est le lieu où il faut être, et « ceux qui ne seront pas présents auront tort. » Argument logique de la part d’un magnat de la publicité, Maurice Levy. Encore plus, vu que c’est Publicis qui a été mandaté par l’Elysée pour organiser ce sommet. D’autres ont plus ou moins poliment décliné l’invitation. Comme Cory Doctorow, pour qui ce e-G8 est « une opération de blanchiment, une tentative de récupération des personnes qui sont soucieuses d’Internet pour donner de la crédibilité à des régimes qui sont en guerre contre une version gratuite, libre et ouverte du Net. » Cette opposition s’incarne dans le déroulé des discussions et révèle la structuration d’un champ de l’Internet.

Cette première opposition dans la « promotion » de l’Evénement est somme toute assez logique, entre pionniers et colons de l’Internet, entre ceux qui promeuvent la liberté du Web et qui vantent ses potentiels de croissance. Et ce Grenelle de l’Internet est avant tout une opération de communication du Président du G8. Ce Forum est le moment d’une expression des controverses autour de l’avenir de l’Internet, essentiellement sous l’angle de la propriété intellectuelle, non de l’infrastructure technique ou de la vie privée. Le Forum apparaît ainsi sous l’angle d’une arène autour du devenir de la Gouvernance de l’Internet, entre libertés et régulations. Dans ce contexte, la présence de John Perry Barlow, ex-hippie, ancien parolier des Grateful Dead, et grand promoteur de l’indépendance, a de quoi nous faire écarquiller les yeux avec un sourire amusé, lorsqu’il apostrophe le Ministre de la Culture et de la Communication, venu essuyer les plâtres. Un grand moment qui restera peut-être dans les annales de l’Internet…



« J’ai l’impression de venir d’une autre planète. Une propriété, c’est quelque chose que quelqu’un peut me prendre; ça ne s’applique pas à l’expression. Vous parlez de contenu comme s’il existait encore un contenant que l’on pouvait s’échanger mais ça n’existe plus. C’est refuser de reconnaître que l’Internet est un domaine continu et que si l’on commence par en contrôler une partie, pour protéger la propriété intellectuelle, on finira par contrôler la liberté d’expression, parce que ce sera devenu possible. Cette conférence ne parle que d’imposer les normes d’un autre âge sur l’avenir. Je ne vois que des institutions prédatrices qui se nourrissent de la création des autres, qui essayent de préserver des modèles économiques éculés sans reconnaître la relation particulière entre la création et son public sur Internet. Pour la première fois de l’histoire, il est possible d’offrir à tout un chacun, où qu’il soit, le droit à l’information et la liberté d’expression. C’est un héritage important pour nos enfants. Si nous leur refusons cela, nous serons de mauvais ancêtres. »

Et Jérémie Zimmerman, co-fondateur de la Quadrature de Net, en a remis une couche en tant que porte-parole des internautes grands consommateurs de biens culturels. En assénant un «On n’est pas des voleurs!», il a rappelé qu’une étude Hadopi avait justement souligné que les personnes qui avouaient pirater avaient tendance à consommer davantage de produits culturels –légaux cette fois- que les autres. Dans le même registre, une recherche menée par Raphaël Suire, Thierry Pénard et Sylvain Dejean va plus loin, en évoquant les effets pervers de l’Hadopi.

Les « pirates numériques » se révèlent être, dans la moitié des cas, également des acheteurs numériques (achat de musique ou de vidéo sur Internet). Couper la connexion Internet des utilisateurs de réseau Peer-to-Peer pourrait potentiellement réduire la taille du marché des contenus culturels numériques de 27%. Une extension de la loi Hadopi à toutes les formes de piratage numérique exclurait du marché potentiellement la moitié des acheteurs de contenus culturels numériques.

En somme l’industrie musicale pourrait se tirer une balle dans le pied avec l’arme juridique qu’elle a fait forger. Le sommet du e-G8 apparaît ainsi comme un moment de cristallisation des passions et des positions.

Des menaces perçues par l’industrie musicale et l’Internet comme champ de lutte

Rappelons au préalable que ce constat d’une crispation de l’industrie musicale face à l’innovation technologique n’est pas nouvelle et que l’Internet n’a pas si fondamentalement changé les choses. Un recadrage historique qui est toujours utile (Marc Bourreau, Benjamin Labarthe-Piol, Le peer to peer et la crise de l’industrie du disqueRéseaux, 2004).

L’apparition de nouvelles technologies – comme aujourd’hui le MP3, ou de façon plus générale, la musique numérique – a souvent suscité des craintes parmi les acteurs leaders sur le marché. Ce fut le cas, par exemple, lorsque la radio s’est développée dans les années 1920 ; elle fut alors accusée d’être responsable de la chute des ventes de phonogrammes. Le phénomène s’est reproduit plus tard avec l’apparition des cassettes audio permettant la copie de titres musicaux. Il est vrai que les évolutions technologiques ont parfois provoqué des changements importants dans l’industrie. C’est ainsi que la radio est à l’origine du star-system ou que le vinyle a contribué à l’éclosion du rock n’ roll.

L’apparition d’une nouvelle technologie peut entraîner une rupture dans la croissance des ventes. Elle peut conduire aussi à une réorganisation du secteur, avec l’entrée de nouveaux acteurs plus à même d’exploiter la nouvelle technologie. La numérisation de la musique devrait produire de tels effets. Elle devrait conduire tout d’abord, du fait de la dématérialisation de la musique, à la quasi-disparition de la fonction de distribution, qui conférait un avantage concurrentiel aux grandes maisons de disques, les majors. En outre, le processus de numérisation de la musique, parce qu’il abaisse les coûts et permet de mettre en place des outils d’information de la demande efficaces, devrait stimuler la création musicale et l’entrée de nouveaux labels.

Il n’est pas possible de ce fait d’attribuer une cause unique à une crise, qui en réalité s’inscrit dans une processus cyclique continu. La stigmatisation des comportements jugés déviants des internautes (« pirates ») n’apparaît alors que comme la cristallisation d’une industrie courbée autour d’un modèle industriel dépassé face à « la fin probable du cycle de vie de la technologie CD« 

Plusieurs études économiques ont cherché à mesurer si les téléchargements de fichiers musicaux sur les réseaux P2P pouvaient expliquer la baisse des ventes de disques et si oui, dans quelle mesure. (…) Ces études mettent en évidence que les téléchargements de fichiers ont probablement un effet négatif sur les ventes de CD, mais que cet effet est limité. (…) D’autres facteurs sont à l’œuvre, liés en particulier au développement de nouveaux comportements de divertissement (écoute de radio en ligne, navigation sur l’internet, consommation de DVD, etc.) et à la fin probable du cycle de vie de la technologie CD.

Quoiqu’il en soit, délaissons le cas de l’industrie musicale au prise avec les innovations pour revenir au e-G8. Parce qu’il incarne, et ce qu’il s’y joue en ce moment, peut être lu comme la matérialisation du champ de l’Internet, au sens que Bourdieu lui confère, c’est-à-dire un état des rapports de force et un espace de lutte pour assurer la domination d’un groupe social sur les autres.

Pour ce qui concerne le champ de l’Internet, il s’incarne dans l’opposition entre John Perry Barlow et Pascal Nègre, président d’Universal, également présent lors de cette fameuse table ronde : pionniers vs. colons de l’Internet, liberté d’expression vs. propriété intellectuelle, usagers vs. acteurs industriels, etc. Le e-G8 donne ainsi une matérialité à la description de l’Internet comme un champ de production des biens télématiques, telle que proposée par Fabien Granjon (PDF).

Grossièrement, on peut penser un premier axe permettant de définir un positionnement par rapport à l’orientation marchande ou non-marchande souhaitée et actée pour le dispositif dans sa globalité et un second axe qui fixerait les coordonnées de positions allant de la consommation profane à la production experte, professionnelle et/ou militante plus ou moins active et distinctive, liées à la distribution d’un capital spécifique. Ce dernier partage est relativement récent, puisque avant le développement d’Internet pour tous, il existait un couplage structural fort entre « innovateurs » et « utilisateurs », ces deux catégories se recoupant, sur certains segments du champ, quasi parfaitement et définissant une matrice communautaire où s’est forgé un habitus singulier.

De cette structure clivée du champ découle un état du rapport de force entre les agents qui le constituent, qui occupent des positions différenciées au sein de cet espace et qui y développent des prises de position diversifiées. Pour ce qui concerne le sous-champ des producteurs/innovateurs/hackers, et, dans une moindre mesure, celui des consommateurs, s’opposent de facto et de façon forte les stratégies mercantiles et conservatrices des agents et des institutions qui travaillent au développement marchand d’Internet et les stratégies subversives et progressistes promues par ceux qui défendent les principes et les valeurs d’un Internet non-marchand, collaboratif, gratuit, fondé sur l’entraide et la coopération. Ces oppositions fondamentales recoupent ainsi (bien qu’imparfaitement) l’état du rapport de force entre dominants-producteurs et dominés-consommateurs et épousent pour partie le clivage existant entre  « précurseurs hortodoxes-pionniers » et « nouveaux entrants hérétiques-marchands ». De part et d’autre de cette seconde ligne de partage fondatrice se trouvent des agents (ingénieurs, entrepreneurs, hackers, technophiles, etc.) qui entrent en concurrence les uns avec les autres pour se forger une position dominante mais disposent, tant pour les uns que pour les autres, d’un imposant capital spécifique. La lutte, ici, est certes un combat pour l’acquisition d’une certaine forme de capital mais elle se double également d’un combat pour la redéfinition des enjeux légitimes du champ, la capacité à y exprimer ce capital et l’aménagement des conditions optimum d’actualisation de ce dernier. L’état actuel du rapport de force, loin d’un pur équilibre, confère des avantages substantiels à la sphère marchande mais n’est toutefois pas encore en mesure de lui fournir un complet monopole et, surtout, n’arrive pas à étouffer la critique portée par certains des pères-fondateurs du dispositif et leurs épigones.

La configuration du champ d’Internet et la distance entre les diverses forces qui le constitue tient donc à la distribution/détention d’un capital spécifique, clé indispensable de l’innovation, mais également à une divergence fondamentale quant à la vision (i.e. la perception que développe chacun des agents et institutions, sur le champ, depuis sa position dans le champ) de la production des biens télématiques. Les stratégies des agents se comprennent donc si on les rapporte à leurs positions dans le champ. Les deux fractions cherchent respectivement à préserver et/ou à imposer le principe de hiérarchisation le plus propice au développement de leurs valeurs et à l’utilisation de leurs propres produits et services : main invisible du marché vs. république des informaticiens ; réseau Transpac vs. réseau Cyclades, high-tech vs. low-tech, logiciels propriétaires vs. logiciels libres (Linux, Spip, OpenOffice, etc.), copyright vs. Copyleft (distribution dans le domaine public) ; brevets et propriété intellectuelle vs. general Public Licence (GPL), nouvelles enclosures vs. libre circulation, vente de contenus vs. échange de fichiers (P2P), location de bande passante vs. partage du débit (Wi-Fi), etc.

Si l’on suit Fabien Granjon, et l’idée que l’état actuel du rapport est en faveur de la sphère marchande, on comprend mieux la requête adressée par Jeff Jarvis à Nicolas Sarkozy, « Do no harm« , qui révèle les inquiétudes de la société civile générées par le déséquilibre dans le rapport de force inégal entre « précurseurs hortodoxes-pionniers » et « nouveaux entrants hérétiques-marchands ».

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